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Expositions

Le paysage sur commande

Le CNP expose le fruit des acquisitions effectuées par le groupe industriel Lhoist auprès de photographes contemporains.


Rodney Graham
L'arbre des soldats, 1993
Courtesy Lhoist Group
Le groupe industriel Lhoist, producteur de chaux et de dolomie, a constitué en une dizaine d'années une collection de photographie contemporaine atypique. Si Lhoist achète des œuvres finies comme celles de Valérie Belin, l'essentiel de sa collection est basée sur la commande. L'idée d'élargir le champ d'activité du groupe au mécénat d'art contemporain émerge au début des années quatre-vingt-dix, avec la construction d'une nouvelle usine. Désireux d'inclure l'art au sein de leur nouvel édifice, ils commandent des œuvres monumentales notamment à Sol LeWitt ou encore au land-artiste Richard Long, avant de se concentrer sur le médium photographique. La volonté première n'était pas de consituer un corpus autour du thème du paysage et de l'industrie et de leur interelation, «au départ, précise Jacqueline d'Amécourt, conservateur de la collection, nous avions décidé de ne pas la lier à notre métier». Le fil directeur semble s'être imposé au fur et à mesure des acquisitions.


Elliott Erwitt, Série Alabama
octobre 2000
Courtesy Lhoist Group
La première d'entre elles s'adresse à un praticien de la photographie plasticienne canadienne, Rodney Graham. Les œuvres réalisées poursuivent une série commencée dans les années 80, présentant des arbres à l'envers, tête en bas. Le photographe a choisi ici, de portraiturer les arbres «historiques» de France et de Belgique, dans les formats monumentaux des photo-tableaux de la photographie plasticienne. Mais il ne s'agit pas tant ici de rendre compte de la picturalité de l'arbre, nous ne sommes pas devant les cyprès de Bustamante, véritables all-over. Le propos est chez Rodney Graham, dans cette inversion du motif et dans son isolement. Le photographe nous restitue, par cette opération, l'image originelle que l'œil perçoit mais qui ne nous parvient jamais en l'état. Au-delà de ce bouleversement de notre perception optique, Jeff Wall voit dans ces œuvres, une forte connotation symbolique. Ces arbres, isolés, tête en bas, seraient l'image de la nature menacée par l'exploitation irraisonnée qui en est faite par l'homme. L'arbre comme motif de l'entropie à l'œuvre.


Bernd et Hilla Becher
Harlingen - nl 2, 1991-2001
Courtesy Lhoist Group
Le paysage et son évolution est le thème de la commande passée à Joseph Koudelka, sujet qui rejoint les préoccupations du photographe. Les paysages qu'il fixe sont dévastés par l'exploitation industrielle, leur nature est métamorphosée, désormais hybride. Mais l'image de Koudelka n'est pas nostalgique. Nulle complainte pour un paradis perdu dans ses photographies mais plutôt un appel à une éducation du regard. Les nuances de gris, les noirs profonds révèlent l'étrange beauté lunaire de ces panoramas arides et désertiques. C'est encore le paysage qu'envisage, dans une démarche fort différente, Roy Arden. Sur le mode du reportage documentaire, le photographe enregistre l'activité de l'usine Chemical Lime et ses conséquences sur son environnement proche. L'image comme souvent chez Arden, ne montre rien d'autre que la vacuité de ces non-lieux. Vient ensuite le nom d'Elliott Erwitt, qui à la manière d'un Sander, photographie les ouvriers de la plus petite usine du groupe, en Alabama. Erwitt emprunte au maître de l'objectivité allemande la pose frontale, en pied et la manière précisionniste permise par l'utilisation d'un appareil grand format. S'inscrivant dans cette même tradition photographique, les Becher photographient les vestiges du monde industriel, leurs constructions. Leur nom s'est naturellement imposé au groupe Lhoist. Les photographes allemands sont chargés, dès 1990, année de leur consécration à la Biennale de Venise, d'entreprendre un recensement typologique des fours à chaux des usines du groupe. Ni lieu, ni temps dans ces images, les usines se soustraient à leur environnement. L'architecture industrielle apparemment triviale, devient, sous leur objectif, un objet d'art, «une sculpture anonyme». Les Becher revisitent le ready-made duchampien. La collection Lhoist affirme, de par la diversité des tendances contemporaines représentées, la permanence de la dialectique nature/culture et son actualité dans la photographie d'aujourd'hui.


 Raphaëlle Stopin
05.12.2001