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Adam Biro
© Martine Archambaut

Adam Biro : «Les musées ont pris le pouvoir»

Fort de trente-cinq ans d’expérience, l’éditeur analyse l’évolution du marché du livre d’art.

Comment êtes-vous entré dans l’édition ?
Adam Biro.
J’ai étudié à Genève. Je voulais être éditeur littéraire mais je suis arrivé par hasard chez un éditeur de livres d’art à Fribourg, l’Office du Livre, où j’ai été engagé comme lecteur-correcteur. C’était en 1967. Je suis devenu son bras droit. J’ai ensuite répondu à une annonce parue dans «Le Monde» et j’ai été embauché par Daniel Filipacchi pour créer une collection de livres d’art sur les grands musées du monde. Après soixante titres, j’ai démissionné pour créer ma propre structure. Cela n’a pas marché et je suis devenu en décembre 1979 directeur du département livres d’art chez Flammarion. J’y suis resté sept ans avant de créer, une nouvelle fois, ma maison…

Quel est votre rythme de publication et quels ont été vos grands succès ou échecs ?
Adam Biro.
Aujourd’hui, nous publions environ vingt-cinq titres par an, pour un chiffre d’affaires de deux millions d’euros. En quinze ans, j’ai publié environ 350 titres. Les tirages ont été très variables. L’un de mes succès a été l’Histoire de l’art. Je voulais faire un livre sans textes car les gens regardent les images et ne lisent pas. Il s’en est vendu 70 000 exemplaires en version club. Je ne supporte pas les échecs mais il faut bien en parler ! L’un des plus terribles a été un livre sur Adolf Kubin : le peintre était à peu près inconnu en France et l’ouvrage était trop cher. En y réfléchissant, il aurait fallu faire un livre à 80 francs avec un tirage à la Taschen. De même pour une monographie sur Georgia O’Keeffe par Julia Kristeva. O’Keeffe est très célèbre aux Etats-Unis mais pas ici : aucun musée français ne possède d’œuvre d’elle. Autre insuccès : le seul livre commandé directement pour une édition française à Ernst Gombrich – que je connaissais pour avoir publié son Histoire de l’art chez Flammarion - sous la forme d’entretiens avec Didier Eribon. Il n’a absolument pas marché en France mais très bien à l’étranger avec onze traductions.

L’édition d’art a-t-elle évolué ?
Adam Biro.
Le secteur a énormément changé en quinze ans. Il y a moins d’éditeurs d’art et moins de coéditions. Les pays se sont repliés sur eux-mêmes. Je me souviens, lorsque j’étais à l’Office du Livre, de coéditions en douze langues. A l’époque, les Américains avaient besoin de nous. Les grands éditeurs d’art aux Etats-Unis étaient allemands, anglais, hollandais. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ils ont l’argent, les tableaux, les historiens… Un autre élément essentiel est la prise de pouvoir des musées. Il y a quelques décennies, les expositions n’avaient pas l’importance qu’elles ont acquise. Les catalogues étaient parfois de simples brochures non illustrées. Aujourd’hui, ce sont de véritables monographies. Vous n’allez pas, en plus, acheter un autre livre sur le même peintre. Il y a quelques années, j’ai publié un très beau Greco. Je l’avais sur mon stand à la foire de Francfort. Un visiteur américain l’a empoigné et m’a demandé : «C’est pour quelle exposition ?». Je lui ai répondu qu’il n’y avait pas d’exposition. Il l’a reposé sans l’ouvrir. Aujourd’hui, il faut systématiquement qu’il y ait un anniversaire, un événement. Préparez-vous au choc : pour le centenaire de la mort de Gauguin, en 2003, paraîtront cinquante ouvrages dont quarante n’apporteront rien…


 Rafael Pic
25.03.2002