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Musées

Julien Robson, conservateur au Speed Art Museum (Louisville, Etats-Unis).

Glossolalia est une sculpture d’Helen Chadwick, récemment acquise. Elle symbolise le tournant radical imposé à la collection d’art contemporain par Julien Robson.


Helen Chadwick, Glossolalia, 1993
Bronze, peaux de renards, table en Chêne
Hauteur : 125 cm, diamètre 213 cm
Glossolalia n’est pas exposée actuellement parce que nous en attendons toujours une partie qui doit nous être livrée. Elle est constituée entre autres d’une large table en chêne. Nous avons demandé l’autorisation d’en fabriquer une ici, dans le Kentucky, car cela nous revenait moins cher que d’en faire transporter une d’Europe par bateau. La table est surélevée par rapport au sol grâce à un cube blanc. En son centre est érigée une pièce en bronze. La surface de ce pilier est composée de nodules protubérants. Au sommet se trouve une ouverture. Autour de la sculpture reposant sur la table, sont arrangées des peaux de renard cousues ensemble, les queues pointant vers l’extérieur, en forme d’étoile. Helen Chadwick (1953-1996) était britannique. Je pense que, plus tard, elle sera reconnue pour son immense influence sur les jeunes artistes de son pays. Cathy de Monchaux, par exemple est très influencée par l’œuvre de Chadwick. Elle est devenue célèbre après l’installation d’une de ses œuvres en 1987 à l'Institute of Contemporary Art de Londres. Elle s’intéressait beaucoup à l’idée du corps comme centre de plaisir. En cela elle se place en parfait contrepoint de l’artiste Kiki Smith, qui elle est très portée sur l’anxiété existentielle, qui voit dans le corps un lieu de douleur.

Helen Chadwick utilise les matériaux pour créer des métaphores. Pour Glossolalia (glossolalie), elle fait référence au parlé en langue, mais aussi à la langue en tant que partie du corps. Cette œuvre parle de sexualité. Les petites excroissances sur la partie centrale sont en fait des moulages d’une langue d’agneau. Elles sont pour Chadwick comme une centaine de pénis. Le sommet de la sculpture est un orifice, presque comme un anus. Les fourrures autour sont luxuriantes, d’une riche sensualité. Helen Chadwick tenait beaucoup à ce que les queues soient présentées à rebrousse-poil, alors que la plupart des gens auraient le réflexe de vouloir les lisser. Il y en 24, ce qui pourrait être une référence au temps. J’ai fait une petite recherche et j’ai appris qu’au moyen âge, on avait demandé à 24 philosophes de décrire Dieu. Dans toutes les réponses Dieu était une sphère ou un cercle. On peut aussi y voir une référence à la quête du Graal. Mais Helen Chadwick s’intéressait plutôt à la mythologie grecque. L’œuvre évoque peut-être Diane chasseresse, avec l’idée du trophée, mais aussi du corps ambigu. Les fourrures sont des éléments récupérés, ce qui se rapporte aux objets trouvés.

Cette œuvre a été exposée dans toute l’Europe. Il en existe deux autres versions, l’une au musée d’art moderne de Vienne, l’autre au Museum Folkwang à Essen. La collection d’art contemporain du Speed Art Museum est vaste, mais nous avons peu d’œuvres importantes pour représenter l’histoire de l’art du 20e siècle. elle est constituée d’œuvres figuratives secondaires. Le directeur actuel du musée a fait quelques belles acquisitions par exemple un Muñoz. Mais la réunion de ces œuvres et du fonds du musée ne forme pas un ensemble cohérent. J’ai décidé d’établir un programme et d’élaborer dans la limite du budget qui m’est alloué une nouvelle collection, qui ne sera pas nécessairement fondée sur la renommée des artistes. Nous allons choisir des œuvres qui mettent en question l’idée de la représentation. Des œuvres qui ont à voir avec les thèmes de l’identité et de la sexualité. Le corps est un élément clé de ce projet. Glossolalia d’Helen Chadwick en est en quelque sorte l’un des piliers fondateurs.


  Propos recueillis par L'Art Aujourd'hui
10.01.2002