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Expositions

Lucien Hervé, Sur le chantier
de l'UNESCO, Paris, 1955
© Lucien Hervé / Coll. Lucien Hervé

Lucien Hervé, une autre vision de l'architecture

L'hôtel de Sully consacre des photographies audacieuses qui subliment aussi bien Le Corbusier que l'abbaye du Thoronet.

L’oeuvre de Lucien Hervé est depuis quelques années l’objet de toutes les attentions. Portée au devant de la scène par les galeries et les éditeurs, consacrée par plusieurs prix, elle est aujourd’hui mise en lumière par une importante rétrospective présentée à l’Hôtel de Sully. Exposition qui se caractérise principalement par la place accordée aux tirages originaux en provenance de multiples collections, mais aussi par quelques grands et beaux formats qui ponctuent habilement le parcours. Exposition qui fait en toute logique la part belle à la figure de l’architecte Le Corbusier, déclinant les multiples réalisations de ce dernier que le photographe s’est attaché à représenter. De manière tout à fait personnelle, il faut d’emblée le préciser, et très peu comparable à ce qu’un photographe spécialisé dans l’architecture pourrait produire aujourd’hui - on pense par exemple à l’approche d’un Gabriele Basilico.

En son temps, Lucien Hervé a opté pour l’aventure visuelle plutôt que pour le relevé documentaire et frontal, utilisant volontairement un appareil de prise de vue peu adapté à ce genre de photographie. Un format carré, une optique qui ne permet pas de redresser les lignes des constructions. En bref, le parti de l’oblique est pris, celui d’une géométrie libre, audacieuse, fantaisiste, mais jamais chaotique, toujours savamment maîtrisée. Une géométrie servie par un cadrage et un coup de ciseaux inventifs. Quant à la lumière, elle vient sublimer la composition, accentuer les contrastes. Il faut dire qu’avec l’esprit de Le Corbusier, avec les matériaux auxquels il avait recours, avec les formes de ses constructions qui recevaient particulièrement bien la lumière, et avec le soutien qu’il apportait au photographe dans sa démarche, Lucien Hervé disposait d’un objet parfaitement adapté à ses expérimentations visuelles.

Mais l’exposition présente également des photographies inspirées d’autres architectes, d’autres époques. En particulier, cette abbaye du Thoronet qui incarne aux yeux de Lucien Hervé une perfection des lignes et des techniques. Phaidon a eu récemment la bonne idée de republier son livre sur Le Thoronet, édité initialement en 1956 par Arthaud. L’exposition montre également, en marge de l’architecture, des fragments de paysages urbains dans lesquels pointent quelques présences humaines. La série Paris sans quitter ma fenêtre est sans doute en ce domaine l’une des plus admirables. A l’abri des regards, Lucien Hervé plonge dans la rue et saisit les petites figures des passants, des cyclistes, qui surgissent sur les pavés. La lumière est au rendez-vous et l’instant où tout s’organise dans l’espace est orchestré avec brio. Derrière toutes ces images, il y a un homme toujours discret, modeste, le Hongrois émigré, le lutteur, dans tous les sens du terme, le résistant, le perpétuel expérimentateur de la géométrie photographique. Cette exposition nous donne envie d’en savoir plus sur cet homme. Les éditions Filigranes publient un petit ouvrage qui s’ouvre par un entretien avec Lucien Hervé, malheureusement trop court, mais rigoureusement mené. À noter enfin une exposition Lucien Hervé à la galerie parisienne Camera Obscura. Elle a pour titre «Less is more» : une philosophie.


 Gabriel Bauret
06.02.2002