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Quand Léonard de Vinci anticipait l’euro

Le Florentin aurait-il imaginé que l’un de ses dessins deviendrait une icône planétaire ? Son homme vitruvien, qui orne les pièces italiennes d’un euro, est exposé aux galeries de l’Accademia à Venise.


La mise en scène du dessin
aux galeries de l'Accademia
Que représente ce personnage, aux bras et aux jambes écartés, dessiné à la pointe métallique, à l’encre, avec des rehauts d’aquarelle sur papier blanc ? Il est l'illustration des théories de Vitruve : il montre comment les éléments du corps humain entretiennent entre eux un extraordinaire jeu de proportions et s’inscrivent dans les figures idéales du cercle et du carré. Quatre doigts font une paume, quatre paumes font un pied, l’envergure des bras doit équivaloir à la hauteur. S’agissait-il d’une étude pour une œuvre sur toile ? Sans doute pas mais, plus probablement, d’une illustration pour un traité sur la peinture. Le texte, écrit, selon l’habitude de Léonard, de façon spéculaire (c’est-à-dire, à l’envers, à lire dans un miroir, un specolo) ne peut être dissocié du dessin qu’il complète. «Vitruve met dans son œuvre d’architecture que les mesures de l’homme sont ainsi distribuées par la nature» : pour aller plus avant, on pourra consulter le Troisième Livre du De Architectura. Pour Vitruve, les architectes doivent suivre l’exemple de l’homme (un «monde mineur» comme l’écrit joliment Léonard) et déterminer, dans leurs monuments, des rapports précis entre la partie et le tout …


Léonard de Vinci, Uomo vitruviano,
1490, dessin à la pointe métallique,
encre et rehauts d'aquarelle
Quelle est l’histoire de ce dessin ? Probablement réalisé vers 1490, il est donné par Léonard de Vinci à son élève préféré, Francesco Melzi. Il passe ensuite entre les mains du cardinal Monti puis de l’abbé Bossi, secrétaire de l’académie de Brera à Milan. En 1822, le gouvernement autrichien l’acquiert auprès de ce dernier, avec un ensemble de 600 autres dessins, pour le déposer dans les collections de l’Accademia, à Venise, alors sur le territoire de l’Autriche-Hongrie. La célébrité du dessin s’affirme au 19e siècle, avec l’essor des études sur la Renaissance. Mais c’est la publicité, au 20e siècle, qui lui donnera une résonance mondiale. En 1965, la société Manpower abandonne son symbole de l’époque – une paire de gants blancs – pour choisir l’homme de Léonard.

Le dessin, «qui ne quittera jamais Venise tant il est précieux et fragile» assurent les responsables de l’Accademia, repose habituellement dans les réserves du Cabinet des dessins. Il est très rarement exposé, à peine 4 fois dans les trente dernières années : en 1967, en 1980, en 1992 au Palazzo Grassi (pour l’exposition «Léonard et Venise»), puis en 1999, à l’Accademia pour «Les cent chefs-d’œuvre des collections graphiques». Pour la présente occasion, une société milanaise, Goppion, qui a réalisé l’essentiel des vitrines des nouvelles British Galleries du Victoria & Albert Museum de Londres, a conçu un présentoir incliné, comme pour symboliser une table à dessin, en verre sans oxyde de fer, éclairé par des fibres optiques. L’absence de reflets permettra de s’assurer des proportions parfaites de l’humain représenté. Lequel, selon la critique de l’époque, n’était autre que Léonard lui-même…


 Rafael Pic
02.02.2002