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Politique culturelle

Dernier voyage pour les Majas ?

Les deux célèbres toiles de Goya viennent d’être acheminées à Washington pour une exposition à la National Gallery. Ce prêt a fait naître une polémique, dans l'air du temps, sur les déplacements des chefs-d'œuvre.


Francisco de Goya y Lucientes, La Maja vestida
Lors de la présentation, le 14 février, par la Fundación Amigos del Prado, du livre Goya, publié par Galaxia Gutenberg-Círculo de Lectores, sous la direction de Francisco Calvo Serraller, les débats placides se sont brutalement enflammés sur la question du prêt des fameuses Majas. L’une des spécialistes de l’artiste, Isadora Rose de Viejo a pris nettement position contre leur transfert à Washington. «La presse a fait toute une affaire de mon intervention, explique l’historienne d’art, mais j’étais émue. Je pense sincèrement que ces tableaux ne devraient plus quitter le Prado, tout comme les Bosch, Titien ou Rubens des collections. Nous avons hérité du passé ces merveilles, qui sont fragiles. Nous ne devrions pas leur faire courir de risques. Surtout pour la Maja desnuda, qui est l’unique nu de Goya, un genre très peu pratiqué en Espagne en raison de la puissance de l’église catholique et de l’Inquisition.»


Francisco de Goya y Lucientes, La Maja desnuda
Outre le souci de protéger leur intégrité physique, les opposants au prêt de ces tableaux majeurs mettent en avant le tort fait aux visiteurs, dont un certain nombre ne se déplacent que pour voir les icônes de la collection permanente. C’est le développement du transport aérien et des grandes exopsitions, qui a lancé dans l’après-guerre l’habitude des prêts entre grands musées. «Je suis de New York, poursuit Isadora Rose de Viejo, et je me souviens encore de la venue, en 1962-63, de la Joconde au Metropolitan Museum of Art. C’était la première fois que l’on faisait voyager une toile d’une telle importance. Cela a été un véritable phénomène social. Nous étions en plein hiver mais je me rappelle avoir fait une queue interminable dans la rue, avec mes parents. C’est alors que les musées se sont rendus compte qu’ils pouvaient intéresser beaucoup de monde avec les grandes expositions et que la mode a été lancée de faire voyager les tableaux. Mais, aujourd’hui que le tourisme s’est développé à grande échelle, que les hommes se déplacent eux-mêmes, à quoi bon ce mouvement incessant d’œuvres d’art ?»

Si les tableaux continuent de traverser les océans, c’est qu’ils constituent souvent une excellente monnaie d’échange. Ce qui explique que les Majas aient continué à voir du pays après leur déplacement à Tokyo en 1970-71. En 1991, elles ont été prêtées à la National Gallery de Londres, qui a concédé en contrepartie la célèbre Vénus de Vélasquez, qui ne pouvait manquer à la grande rétrospective consacrée au peintre à Madrid. C’est d'ailleurs à cette occasion que les deux Majas ont été munies d’une protection en verre, qui complique beaucoup l’appréciation de la peinture à l’huile… En 1999, les Majas ont fait le voyage de Russie, à l’Hermitage, tandis qu’un important Caravage faisait le trajet inverse. Et aujourd’hui ? Le prêt à la National Gallery de Washington n’est pas innocent : il se justifie par la concession d’un Vermeer pour une exposition à venir…


 Rafael Pic
01.03.2002