Accueil > Le Quotidien des Arts > L’exception culturelle afghane

Expositions

L'exception culturelle afghane

Après une inauguration en grande pompe par Jacques Chirac et Hamid Karzai, le musée Guimet ouvre les portes de sa rétrospective sur l'Afghanistan.


Ousbek, Manteau de femme,
satin de soie ikaté, 19e siècle,
musée de l'homme © RMN
Depuis l’inauguration d’«Afghanistan, une histoire millénaire» en octobre dernier à la Caixa de Barcelone, le contexte politique a évolué et ce n'est pas une exposition comme une autre qui ouvre ses portes aujourd’hui au musée Guimet. Le scandale lié à la destruction des gigantesques Bouddhas de Bamyan est encore dans tous les esprits. Les noms des sites dont proviennent les chefs-d’œuvre présentés ont encore une résonance particulière. Quant à l’exposition, elle «bénéficie» d’une médiatisation liée aux polémiques qui concernent la circulation d’œuvres pillées au musée de Kaboul ou issues de fouilles archéologiques illicites. Ici, tout concourt au contraire à souligner les différentes entreprises de sauvegarde du patrimoine, menées par l’ONG Spach ou par la fondation japonaise Hirayama, et incite les visiteurs à s’extraire du contexte contemporain pour admirer la richesse d’un patrimoine. L’entrée de l’exposition a, en ce sens, valeur de proclamation. On y trouve réunis des costumes et des parures issus des différents groupes ethniques, un manteau de femme en satin de soie ikaté ouzbek, un manteau masculin pachtoun en peau de mouton retournée et rebrodée ainsi que des bijoux turkmènes en argent ornés de cornaline.


Statuette, chlorite et calcite,
14,5cm, collection particulière
© RMN
Le parcours est historique, menant à travers les principales étapes de la culture afghane. Se succèdent ainsi la culture de l’âge du bronze en Bactriane, autour de 2 000 av. J.-C., l’ère gréco-bouddhique initiée par l’invasion d’Alexandre le Grand vers 330 av. J.-C. ou la culture islamique florissante d’Hérât dans le cadre du royaume mongol… Mais, à travers ces séquences historiques, une constante demeure : la rencontre entre cultures méditerranéennes et extrême-orientales. La position géographique de l’Afghanistan, sur les Routes de la soie, a en effet donné lieu à des échanges constants dont l’une des illustrations les plus exemplaires est le trésor de Begram, mis au jour par Joseph Hackin en 1937. Constitué d'une centaine de pièces, il regroupe en effet des objets d’origine variée. Une vingtaine d’entre eux sont présentés ici : des plaques d’ivoire ajourées aux motifs de musiciens et d’animaux typiques de l’école indienne de Mathura, deux emblema, plâtres décoratifs décorés respectivement d’une grappe de raisins et du couple mythologique de Séléné et Endymion, des verres gréco-romains, un scène égyptienne en émaux colorés…


Tête de Bouddha, stuc,
Hadda, 19 cm, musée Guimet
© RMN
Mais la grande originalité de cette exposition est de souligner qu’au delà du carrefour d’influences, l’Afghanistan a été une terre de brassage culturel et a donné naissance à un art original. Les 250 œuvres exposées constituent ainsi un vaste terrain pour le jeu des ressemblances. On retrouve, dans les statuettes féminines de Bactriane, les robes traitées à la manière des kaunakès mésopotamiens qui ornent l’Etendard d’Ur du musée du Louvre. Les verres à pied en fine céramique couleur chamois, ornées d’un décor noir épuré rappellent celles qui étaient créées à Suse. À l’époque mongole, les techniques les plus caractéristiques de l’art du Maghreb ou du Proche-Orient font leur apparition : miniatures inspirées de la tradition persane, céramiques aux décors figuratifs lustrés, vases en bronze au décor incrusté de fils de cuivre et d’argent… L’exemple le plus flagrant de cette synthèse est l’art gréco-bouddhique du Gandhara, représenté par deux riches ensembles : les sculptures en schiste du Kouchan et les rondes-bosses en stuc du site de Hadda. Ces figures bouddhiques (bouddhas, moines et autres bodhisattva) influencées par la tradition hellénistique tardive ont des traits apolliniens et un raffinement qui séduisit André Malraux à tel point qu’il a réunit une collection dont la plus belle pièce est sans doute le Génie aux fleurs.


 Zoé Blumenfeld
01.03.2002