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Expositions

Stieglitz, l'homme de «Camera Work»

L'aventure de la revue fondée par le photographe américain est évoquée dans une exposition romaine.


Alfred Stieglitz, L'Entrepont,
1907
Quand Alfred Stieglitz (1864-1946) fonde la revue «Camera Work» à New York, en 1903, il a l'ambition d'ériger la photographie au rang d'art à part entière. Il veut mettre un terme à un long et confus débat théorique sur le statut de cette technique désormais très sophistiquée, mais qui s'est longtemps placée sous la dépendance de la peinture. Son premier souci est de faire connaître les grands pionniers de cet art naissant, comme Julia Margaret Cameron, qui a évolué dans l'univers des préraphaélites et qui est l'auteur de portraits admirables — par exemple celui de Thomas Carlyle — Robert Adamson, David Octavius Hill. Le second de ses objectifs a été de mettre en valeur les travaux de ses contemporains. A commencer par Edward J. Steichen, qui est certainement l'un des plus doués de sa génération, capable d'exceller autant dans la nature morte (Nu au chat, 1902) que dans le paysage les portraits (celui de vieux peintre George Frederick Watts en est la preuve) ou les vues urbaines (Le Flat Iron, le soir, 1903). Le travail patrimonial de Frederick H. Evans est mis en avant dans les pages de la revue : cet amoureux des cathédrales a pu redonner vie et âme à ces vestiges du passé. Quant à Robert Demarchy, il se veut le photographe de la vie moderne pour répondre à sa manière au désir esthétique de Baudelaire : Dans les coulisses (qui rappelle Degas, 1897), Lutte (1903) et Vitesse (1904) démontrent qu'il veut saisir l'existence dans toute sa dynamique.


Clarence White, Printemps,
1905
Stieglitz a aussi choisi de rendre hommage à des personnalités singulières, telles Adolphe de Meyer, auteur de magnifiques natures mortes exécutées entre 1907 et 1908 et Alvin Landon Coburn, auteur de portraits d'une humanité bouleversante (Stieglitz, George Bernard Shaw, Rodin) et de vedute comme celles du port de New York ou celles de Venise. Ce dernier deviendra par la suite l'un des plus audacieux créateurs dans l'optique du groupe vorticiste. Stieglitz lui-même fait preuve d'un talent indéniable. Ses scènes de New York,(La Gare, 1892, Hiver, 1898, La Main de l'homme, 1901, Vers la ligne de départ, 1904) sont des merveilles. Et il sait reconnaître de jeunes talents, comme celui de Paul Strand qui, en 1917, réalise des compositions presque abstraites par le jeu du contraste de l'ombre et de la lumière. «Camera Work» ne s'est pas cantonnée à la photographie. Stieglitz a tenu à rendre compte des œuvres les plus avant-gardistes des artistes européens (Rodin, Matisse, Picasso et aussi des écrits de Vassili Kandinsky) et s'est entouré d'écrivain à la plume sulfureuse, que ce soit George Bernard Shaw ou Gertrude Stein. L'exposition est passionnante. Elle nous montre comment l'Amérique est allée à la rencontre de la modernité. Stieglitz saura, un peu plus tard, grâce au bric-à-brac de l'Armory Show, en tirer une légende.


 Gérard-Georges Lemaire
28.03.2002