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Marché

Les Nymphéas que l'on n'attendait plus

Andrew Strauss, le directeur du département d’art impressionniste et moderne à Sotheby's Paris, analyse le tableau qu'il a «découvert» et que la maison de ventes proposera en mai à Londres.


Claude Monet, Les Nymphéas,
huile sur toile, 1906, 81 x 93 cm
Estimation : 10 / 15 millions £
© Adagp
Quel a été le parcours de cette œuvre ?
Andrew Strauss.
Ce tableau est bien répertorié dans le catalogue raisonné de Monet et pourtant, avant hier, il n’était connu que par des photographies en noir et blanc. Il a été peint en 1906. En 1909, il a été exposé à la galerie Durand-Ruel mais n’a pas été vendu pour des raisons qu’on ignore. En 1910, il a été acheté conjointement par Durand-Ruel et Bernheim-Jeune en 1910. À l’époque, Monet avait des accords avec les deux marchands et la série des Nymphéas était trop importante pour qu’il puisse faire autrement. C’est dans les années vingt que ces deux propriétaires se sont arrangés parce qu’un tel état de fait ne pouvait pas durer. Le tableau est ainsi resté dans la collection de la famille Durand-Ruel jusqu’en 1940. C’est de cette époque que date sa dernière présentation en public, en 1925, lors d’une exposition impressionniste au Women’s City Club ! En 1940, elle a été acquise auprès d’eux par le grand-père de l’actuel propriétaire.

Peut-on en savoir plus sur ce collectionneur ?
Andrew Strauss.
Il s’agit d’une famille française. Le grand-père avait une passion pour les impressionnistes et il avait constitué une collection considérable même si son nom n’est pas célèbre. Depuis vingt-cinq ou trente ans, ses descendants ont dispersé ses tableaux. J’en ai moi-même vendu une dizaine ou une quinzaine, mais toujours isolément et discrètement. Ce Monet est sans doute le bijou de la collection et le pastel de Degas (Scène de ballet, estimé entre 2 / 3 millions £) qui fera partie de la même vente en provient également.

Parlez-nous de ce tableau…
Andrew Strauss.
L’un de mes collaborateurs a compté que Monet avait réalisé deux cents tableaux sur le thème des nymphéas, entre 1900 et la fin de sa vie. Il faut raconter cette histoire, parce qu’elle est intéressante. En 1883, Monet s’installe comme locataire dans la maison de Giverny. Il n’acquiert cette propriété qu’en 1890, en même temps que des terrains avoisinants. Dès cette époque, il demande une autorisation auprès de la municipalité pour détourner le cours d’une rivière et créer un bassin. Il a déjà cette vision d’un jardin du paradis et d’un bassin de nymphéas. Il s’abonne à des revues d’horticulture et emploie des jardiniers. Mais pour que les nymphéas arrivent vraiment à maturité, il doit attendre 1903. Sur la série consacrée au Pont japonais en 1900, on n’en voit encore que quelques-uns.

Comment se situe ce tableau à l’intérieur de la série ?
Andrew Strauss.
En 1903, les peintures des Nymphéas présentent encore des références visuelles aux bords du bassin ou aux arbres. À partir de 1905, c’est «l’abstraction selon Monet», il fait un zoom sur une partie de l’eau sans rendre compte de ce qu’il y a autour. Pendant l’année 1906, il peint uniquement sept toiles, sept tableaux présentant la même composition qui explorent les effets de lumière du jour, les reflets du ciel ou des arbres dans l’eau transparente et profonde. Ce sont des toiles peintes sur le motif puis retravaillées en atelier. Notre toile fait partie de celles-ci. Elle mesure 81 cm par 93 cm, un format à peu près identique aux autres.

À combien cette toile est-elle estimée ?
Andrew Strauss.
Le record est détenu par un Pont japonais vendu pour 19,8 millions £ en 1998 par Sotheby’s, à Londres. Des tableaux de Nymphéas comparables à celui-ci ont été vendus par Christie’s en 1999 et 2000 à New York pour 22 millions $ et 21 millions $. Notre estimation, entre 10 et 15 millions £ est donc logique. Elle correspond plus ou moins à la réalité du marché même si on ne peut pas savoir quel résultat elle fera. Nous savons juste que c’est un tableau frais sur le marché, un tableau ravissant qui ne peut pas déplaire à des amateurs de Monet, contrairement aux Meules, derniers rayons de soleil que nous avons vendu en juin dernier. Qui plus est, son état de conservation est exceptionnel. On a vraiment l’impression qu’il vient d’être peint par Monet. Ceci s’explique par le fait que Durand-Ruel savait «garder» les tableaux et que les actuels collectionneurs l’ont soigneusement conservé. Comme ils ne l’ont jamais exposé, il n’a pas eu à subir de changements de climat qui, à la longue, peuvent fragiliser la toile.


 Zoé Blumenfeld
18.04.2002