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Patrimoine

Sagunto : ce théâtre qu'on abat

Le théâtre romain de Sagunto, en Espagne, est au cœur d’une polémique. Le gouvernement régional a récemment annoncé qu’il allait procéder à la destruction de son mur de scène, œuvre des architectes Grassi et Portaceli.


Sagunto, le théâtre romain © Portaceli
L’affaire est inédite : une création d’architectes renommés, primée au plan international, va-t-elle être mise à bas quelques années après son achèvement ? Sagunto, près de Valence, abrite l’un des plus beaux théâtres romains de la péninsule. C’est le premier monument à avoir été inscrit, en 1896, sur la liste des monuments nationaux. Pour le rendre pleinement utilisable, le gouvernement régional, alors socialiste, avait décidé 1988 l’édification d’un mur de scène. Le directeur local du patrimoine artistique n’était autre que Tomas Llorens, aujourd’hui directeur du musée Thyssen-Bornemisza. Le projet des lauréats, l’italien Giorgio Grassi et l’espagnol Manuel Portaceli, a été achevé en 1993. Depuis l’origine, une fronde tenace a été menée par l’avocat Juan Marco Molines et par une partie de la population pour empêcher le chantier puis pour obtenir la démolition de ce qui venait d’être bâti. Le Parti Populaire, actuellement au pouvoir à l’échelon régional, a d’ailleurs inscrit à son programme le retour à la «situation d'avant». En 2000, le Tribunal suprême leur a donné raison au fond, sans mettre en cause la valeur esthétique et artistique de l’œuvre de Grassi et Portaceli. Il a estimé que le projet contrevenait bien à la loi du 25 juin 1985 sur le patrimoine historique au motif qu’il consistait en une reconstruction du théâtre, occultant en partie le monument et sans recourir à des matériaux d’époque. Le 13 mai passé, la porte-parole du gouvernement régional, Carmina Nácher, a annoncé que la démolition aurait bien lieu, sans préciser de date.


Sagunto, le théâtre romain © Portaceli
Les architectes sont évidemment furieux de la décision et en contestent le bien fondé. «Le théâtre de Sagunto est faux à 95%. C’est une accumulation de reconstitutions mimétiques, qui datent en grande partie des années soixante et soixante-dix, pour lui donner un air «vieux», soutient Giorgio Grassi, qui a beaucoup travaillé dans la région et à qui l’on doit notamment la bibliothèque de l’université de Valence. Ces polémiques surgissent toujours au moment des élections, elles prennent un tour provincial, grossier, et l'on ne sollicite pas l’avis des architectes. Les habitants sont pour le théâtre tel qu'il est aujourd'hui, qui fonctionne et dans lequel ils peuvent organiser une importante saison d’été. Sans parler du coût d’une éventuelle démolition…» Manuel Portaceli renchérit sur cet aspect financier et souligne que la démolition, si elle a lieu, ne pourra se faire qu’après le festival d’été et la constitution d’une commission. «C’est un processus qui, s’il est mené à terme, prendra du temps». La profession s’est émue de «l’affaire de Sagunto». Une pétition circule, soulignant le rôle actuel de grand équipement culturel du théâtre - qui a servi d'inspiration à des projets postérieurs, notamment à Epidaure - et la régression que constituerait un retour en arrière, vers l'état de ruine. Une comparaison efficace est établie avec les appels, il y a un siècle, à la destruction de la tour Eiffel…


 Rafael Pic
11.06.2002