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Expositions

Salvador Dali , Vénus de Milo avec des tiroirs, 1934 -1964


Jean-Jacques de la Villeglé, Gare du Montparnasse, rue du Départ, 1968


Portrait de l'artiste en parisien

«Paris, capitale des arts : 1900-1968» quitte la Royal Academy et rejoint le musée Guggenheim à Bilbao. L'exposition évoque plus d'un demi-siècle de création.

A la conférence de presse du 27 mai, Sarah Wilson, la commissaire s’est exclamée : «La scénographie de l’exposition est magnifique, rien à voir avec celle de la Royal Academy. Les dimensions sont si différentes. Ici, c’est spectaculaire et cela fonctionne tellement mieux». Il est vrai qu’une formidable énergie ressort de salles en salles, où règne ce parti pris : de la peinture et de la sculpture uniquement. Revigorant ! La «topographie légendaire», selon le sociologue Maurice Halbwachs, des quartiers parisiens révèle toute cette effervescence : de Montmartre, creuset de l’avant-garde et berceau du cubisme, au Quartier Latin, où les mouvements étudiants accompagnent, selon les organisateurs, le crépuscule de l’hégémonie artistique de Paris («après, les artistes se dispersent à travers le monde, affirme Norman Rosenthal, de la Royal Academy) en passant par Montparnasse, théâtre de la vie bohème des années vingt et de la montée du surréalisme, et Saint-Germain-des-Prés, terre de l’existentialisme.

La Danseuse écarlate de Maurice de Vlaminck ouvre le bal, suivie de La Femme à la chemise de Derain, qui annoncent la libération de la couleur. Delaunay fragmente la Tour Eiffel et fait tourbillonner les toits de Paris. Dehors, les rues regardent toujours le 19e siècle : les femmes en longue robe longue noire montent les marches du Montmartre de Maurice Utrillo. La salle sur Montparnasse est fascinante. Plusieurs mouvements artistiques s’y épanouissent en parallèle. Les portraits de Madame Gartzen de Giorgio de Chirico, de La Duchesse de La Salle de Tamara de Lempicka ou celui, sensuel d’Olga par Picasso, font face aux toiles abstraites de Léger, Moss, Mondrian, Vantongerloo. Entre les deux, L’Oiseau dans l’espace et le Prometheus de Brancusi épurent l’espace. Sur un panneau, Fernand Léger évoque d’utopiques paysages urbains aux couleurs primaires audacieuses et aux formes géométriques simples. Derrière, les dadaïstes, Duchamp et sa Joconde moustachue, Gallien et son Autoportrait, et un petit bijou de Marinetti, un Tableau tactile : Paris-Soudan, expriment leur mépris des valeurs passées.

Plus s'on approche des années trente, plus les artistes semblent avoir des prémonitions sur les horreurs futures. Leurs toiles se durcissent. La Carcasse de bœuf de Soutine, à la nudité anthropomorphe, est presque insoutenable. Fautrier pend des peaux de lapins. Artaud fait son autoportrait violent, ravagé : «Une des œuvres les plus fortes de l’exposition» selon Sarah Wilson. Fougeron entrevoit déjà L’Espagne martyrisée et plus tard, dénonce Les Juges tandis que les surréalistes laissent libre court à leur imagination et à leur sexualité comme Dali avec sa Vénus de Milo emplumée. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis accueillent Magritte, Ernst, Masson, Chagall, Mondrian… mais Picasso reste dans son atelier. L’art reflète les privations enduréess. On retrouve des crânes, des traits crus, morbides chez Dubuffet, Picasso, Braque, Fautrier, ou encore dans les figures squelettiques et solitaires de Giacometti. Les peintures abstraites de l’artiste allemand Wols, interné pendant la guerre, suggèrent la douleur physique et l’explosion du cosmos.

On sort de la morosité avec Cobra puis avec les performances des nus de Klein et les sculptures en or de Richier ou César. Un tournant s’amorce dans la topographie de l’art parisien qui se dirige vers le Quartier Latin, cœur des agitations sociales et politiques. Entre les deux, l’op art et l’art cinétique font perdre les références dans l’espace et celles plus directement rétiniennes (avec la superbe Sphère de Morellet). L’engagement politique devient prioritaire pour certains artistes : Hains lacère des affiches, Cueco monte sur Les Barricades. Dans le groupe des «Nouveaux Réalistes», Niki de Saint-Phalle reformule la rencontre Kennedy-Krouchtchev en les faisant devenir frères siamois atomisés. Arman incinère une chaise. Christo emballe. Aillaud, Arroyo et Recalti créent une série de peintures, parsemées de représentations des œuvres les plus célèbres de Duchamp qui mettent en scène, de façon symbolique, la torture et la mort de l’inventeur des readymades ! Pour Sarah Wilson, «cette série proclame en même temps la mort du mouvement moderne et l’urgence d’une nouvelle peinture politique à Paris».


 Muriel Carbonnet
05.06.2002