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Expositions

Constable, le paysage révélé

Le peintre anglais à Paris ? On l’attendait depuis 1824, depuis ce fameux Salon où sa «Charrette de foin» émerveilla Delacroix.


John Constable, Le Moulin de
Flatford
, 1816-1817,
huile sur toile, 101,7 x 127 cm,
Londres, Tate Gallery, legs de
Miss Isabel Constable.
© Londres, Tate Gallery.
PARIS. Certes, pour cette rétrospective tant attendue, que l’on aimerait voir tenir tête à sa voisine «Matisse-Picasso», on a dû opérer des choix. Les célèbres études de ciel ont été écartées par le sélectionneur, Lucian Freud, qui considère que ces ciels véhéments se retrouvent, en plus aboutis, dans ses toiles. Hormis cela, pas de mauvaise surprise : à l’exception de quelques portraits, qui sentent leur dose de posé, dans lesquels Constable tente de se hisser, sans y parvenir, au rang de Gainsborough, l’accrochage est bien un hymne à la nature, à celle qu’il appelait sa «maîtresse». Dans ce compartiment, Constable a peu de concurrents. Ces arbres sombres, au feuillage minutieusement travaillé, capturent l’héritage de Hobbema et annoncent l’école de Barbizon. Ces scènes de vie quotidienne, croquées avec amour dans son East Anglia natal - le passage d’un gué, le battage des fanes de navets ou la manœuvre d’une écluse - abandonnent toute référence mythologique sans tomber dans la peinture de genre. Elles exsudent un réalisme simple. C’est Constable, fils de meunier, qui regarde ses enfants tenir la bride au cheval, qui respire le vent dans les haies, qui entend grincer la barrière de guingois. Comme dans un hypothétique arbre de Jessé du paysage moderne, on croit déceler dans ces œuvres - en regrettant que les cartels ne mentionnent pas les techniques utilisées - bien des forces en gestation. La ligne d’horizon surbaissée de ses aquarelles de Brighton - ce «Piccadilly sur mer» trop mondain à ses yeux - ou de la Baie de Weymouth a quelque chose de révolutionnaire. On voit du Corot dans la lumière de midi qui baigne la Maison d’East Bergholt (1809). Du Schiele dans la marqueterie de taches de couleur de West Harnham (1820). Du Vlaminck dans ce moulin brossé à touches épaisses, aux couleurs crues. Cette étonnante vue plongeante sur un arbre et une femme, de dos, en second plan, préfigure les angles goûtés par les nabis, par Bonnard. La hachure de l’eau qui tombe dans cette Pluie d’orage sur la mer ? On oserait dire : du Soulages plus vrai que nature…


 Rafael Pic
10.10.2002