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Les catalogues raisonnés

Autrefois chasse gardée des chercheurs, le catalogue raisonné tente d’amorcer sa démocratisation. Il reste cependant menacé par une rentabilité économique incertaine.


Pour la grande majorité des lecteurs de livres d’art, le catalogue raisonné est une créature peu engageante. On l’imagine dense, aride, trop « professionnel ». Il est vrai que c’est, par définition, un ouvrage scientifique. Il est destiné à rassembler une partie clairement définie ou la totalité de l’œuvre d’un artiste. Avec une obsession pour l’exhaustivité, il compile des données qui doivent faire avancer les connaissances en histoire de l’art. «Du moment où l’artiste a posé le pinceau jusqu’à aujourd’hui, il doit indiquer la filiation de chaque œuvre, explique Gilles Néret, qui a été le maître d’œuvre de plusieurs catalogues raisonnés chez Taschen. L’authenticité est prouvée par le cheminement détaillé du tableau, d’un propriétaire à l’autre». Il s’agit d’un travail de longue haleine. Des premières recherches de l’auteur à l’impression, en passant par le choix des illustrations et les nombreuses relectures, la réalisation d’un tel ouvrage demande plusieurs années, parfois une ou deux décennies. Se mesurer à Renoir, par exemple, exigerait de prendre en compte plus de 6 000 œuvres… En règle générale, la première partie est consacrée à la biographie de l’artiste et à l’explication de l’angle choisi - chronologique ou thématique. Les notices représentent l’essentiel du travail : à chaque illustration correspond la description de l’œuvre, sa localisation, sa datation, les techniques utilisées et l’historique. Les dernières pages du catalogue proposent, selon les cas, un index des œuvres, la liste des expositions, une bibliographie et parfois des documents annexes comme des relevés de filigranes dans le cas des dessins.


Un outil de travail et de recherche
Rangé dans les rayonnages de bibliothèques spécialisées ou sur la table de chevet d’un amateur éclairé, le catalogue raisonné est un outil de travail autant qu’un livre d’art. Dans le cas des collections publiques, sa réalisation revient aux conservateurs, dont la mission principale est de dresser les inventaires. Le caractère scientifique est mis en avant au même titre que la mission de service public. C’est le cas, par exemple, du catalogue Figurines de Suse (RMN, 2002) des collections du Musée du Louvre consacré aux périodes néo-élamite et sassanide. Les notices précisent les lieux de découverte, les matériaux utilisés - «argile de couleur beige avec un peu de dégraissant végétal» - et l’état actuel - «éclats sur la droite du cou, le nez et sur l’oreille droite». Les catalogues peuvent être, pour les galeristes et les ayants droit, un moyen de faire redécouvrir les travaux d’artistes peu connus. Ils servent à déterminer ce qui est authentique ou ce qui ne l’est pas. On touche ici un point sensible : l’inclusion dans le catalogue raisonné a rarement un effet indifférent sur la cote d’une œuvre. Les ayants droit - qui déterminent ce qui peut figurer dans le saint des saints - sont-ils les plus compétents en la matière ?


Le travail des éditeurs
Peu d’éditeurs souhaitent parler du coût d’un tel ouvrage, ils sont encore moins nombreux à fournir des indications sur la rentabilité. Pour la publication des Premières gravures italiennes. Inventaire du département des estampes et photographies, en 1999, la Bibliothèque nationale de France (BNF) a investi près de 60 000 €. L’ouvrage de 452 pages n’a été tiré qu’à sept cents exemplaires, chacun vendu 120 €. La vente de la totalité des exemplaires ne pourra donc générer qu’un chiffre d’affaires de 84 000 €. On voit combien la rentabilité est aléatoire… «Dans un tel cas, il n’est pas possible d’envisager une diffusion en librairie», estime Mme Crouzet Daurat, responsable de l’édition à la BNF. À la RMN, on confirme : «Nous réalisons environ dix catalogues raisonnés par an pour cent trente ouvrages d’autres types. Leur coût varie généralement entre 25 000 et 50 000 €», remarque Yolande Manzano, responsable de l’édition à la RMN. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’essentiel du coût du catalogue ne provient pas de l’impression mais des frais fixes. Outre les déplacements en province ou à l’étranger pour voir les œuvres, le poste «iconographie» connaît un renchérissement inquiétant. Là où il pouvait ne constituer que 10 ou 15% du coût il y a quelques années, il n’est pas rare qu’il dépasse aujourd’hui un tiers du total, tant les droits de reproduction ou de photographie dans les musées ont augmenté. Sans oublier l’incidence des addenda ou autres procès. «Il arrive que les possesseurs d’œuvres non citées dans le catalogue ou étant classées commes des travaux non authentifiés nous assignent en justice» souligne Adam Biro. Face à la montée des coûts, certains éditeurs ont préféré abandonner la production de catalogues raisonnés, comme Flammarion, qui continue cependant de distribuer des productions étrangères étrangers comme cela a été le cas récemment pour les sculptures de Fenosa (2002). «C’est notre notoriété qui est en jeu. La conception de catalogues raisonnés est une des activités majeures de l’institut. Nous avons en permanence près de vingt catalogues en cours. Notre ligne de conduite consiste à ne jamais abandonner un catalogue en route», explique Marie-Christine Maufus, directrice des publications. Jusqu’à l’impression, toutes les phases du travail sont passées au peigne fin. Des documentalistes dépouillent les catalogues de ventes aux enchères et autres documents conservés dans la bibliothèque riche de 400 000 ouvrages pour n’ignorer aucune indication.


Un catalogue raisonné en livre de chevet ?
Les éditeurs sont d’accord sur le fait que les principaux acheteurs de ces ouvrages restent les institutions, les bibliothèques, les marchands et certains collectionneurs. «Il est évident qu’une personne en possession d’une aquarelle de Cézanne va acheter le catalogue raisonné qui est consacré à l’artiste. Mais un autre facteur entre en ligne de compte : le mouvement des œuvres. Si les œuvres ne circulent pas sur le marché de l’art, les ouvrages ne se vendent pas aussi bien», constate Adam Biro. De la même manière, la publication en plusieurs langues dépend de l’origine des détenteurs d’œuvres. Dans le cas d’un artiste comme Marquet, l’Institut Wildenstein a choisi de publier le catalogue en français compte tenu de la nationalité des principaux collectionneurs. Le catalogue de Vuillard a en revanche bénéficié d’une publication en anglais car aucun ouvrage n’avait été publié dans le monde anglo-saxon depuis plusieurs années.

De nouveaux horizons
Dès sa parution, le catalogue peut-être considéré comme dépassé. Parce qu’il motive et stimule la recherche, de nouvelles données ou la découverte d’une œuvre le rendent très vite incomplet. Il n’est donc pas rare d’assister à des rééditions ou à la publication d’un complément d’informations. Ce fut le cas pour le catalogue Gauguin de 1964, réédité en 2001 par l’Institut Wildenstein. Pour faire face à ce problème de réactualisation, certains éditeurs n’ont pas hésité à employer les nouvelles technologies. La RMN met en place, depuis 1998, des projets électroniques. Le principe est simple : chaque catalogue est acompagné d’un CD-Rom reprenant les œuvres, les notices et les textes explicatifs. «Le principal avantage concerne les illustrations. Outre les reproductions en couleurs, les sculptures peuvent bénéficier de quatre ou cinq angles qui donnent au lecteur une meilleure visualisation des œuvres. Par cet intermédiaire, nous espérons rendre ces ouvrages plus accessibles au grand public et ainsi amener les amateurs vers le statut de professionnel», selon Béryl Chanteux. L’expérience a pour l’instant concerné des ouvrages sur des collections plus que sur des artistes comme De Dufy à Chaissac, la peinture moderne au Musée des beaux-arts de Nantes. Le coût de ces suppléments reste très inférieur à la conception des catalogues papier. Parmi les autres avantages figure la possibilité d’actualiser les informations grâce à un lien internet qui donne accès aux nouvelles découvertes et à l’enrichissement des collections. Demain, la généralisation du catalogue raisonné en ligne ? Pas encore, selon les éditions Acatos, qui restent attachées à la version papier, tout en s’attachant à la marier avec CD-Rom, comme ce fut le cas pour Tamara de Lempicka en 1999. Mais une démocratisation du catalogue raisonné est certainement en marche. Jusqu’à présent, on l’a vu, un titre n’était tiré qu’à quelques milliers d’exemplaires. L’éditeur allemand Taschen a tenté d’appliquer à ce domaine réservé les méthodes qui ont fait son succès dans le livre d’art à partir du fonds Wildenstein : gros tirages de plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires (ou plus), impression simultanée en plusieurs langues, dépôt ferme auprès des libraires. «Le premier titre, Soutine, a été un succès, explique Gilles Néret. Puis nous avons réalisé Monet et Vélasquez. Pour Monet, le catalogue était en quatre volumes, avec des illustrations en couleur, alors qu’elles étaient en noir et blanc dans la première édition Wildenstein. L’ensemble était vendu à l’époque moins de 500 FF.» Le catalogue raisonné, qui souffre également de la concurrence de catalogues d’exposition de plus en plus complets, a peut-être trouvé là une issue commercialement viable. Mais elle ne peut guère concerner que Dali, Picasso ou Renoir. Pour les autres, la passion, le temps et le risque financier demeurent les ingrédients de base…


 Stéphanie Magalhaes
31.03.2003
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