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Eclats de béton

Carlo Sarrabezolles, inventeur de la taille directe du béton, demeure largement méconnu. Une monographie entend lui faire justice.

Alors qu’il a beaucoup œuvré à Paris, Sarrabezolles (1888-1971) est un oublié de l’historiographie. Cet ouvrage, conçu par sa fille, souhaite réévaluer son travail, en réunissant des contributions de spécialistes, différents témoignages, une biographie détaillée et le catalogue complet du sculpteur. L’ensemble est logiquement partial, sans que ce choix ne soit choquant, en comparaison du mépris longtemps manifesté par les historiens de l’art du XXe siècle. Son tort ? Avoir refusé les avant-gardes, comme d’autres, pour mieux perpétuer la tradition de la figuration néoclassique. Dans la lignée d’un Maillol ou d’un Bourdelle, Sarrabezolles a préféré les formes pleines et les corps musclés observés dans les stades, les portraits dans la veine romaine, les monuments funéraires allégoriques. L’ostracisme a été prononcé dès les années 1950 : «art officiel» ou «art mussolinien» sont des qualificatifs dont un artiste se remet difficilement.

Sculpteur et… alpiniste
Toutefois, l’absence de Sarrabezolles des grands musées peut s’expliquer - objectivement cette fois - par son goût de la sculpture monumentale, domaine dans lequel il prit des risques, au sens propre comme au figuré. En 1926, pour le campanile de Villemomble (Seine-Saint-Denis), il invente la taille directe du béton. L’idée, fruit de sa complicité avec l’architecte Paul Tournon, naît de l’envie de satisfaire les vœux d’un curé désargenté. Le récit, publié quelques années plus tard et retranscrit dans le livre, nous éclaire sur cette prouesse technique. Perché à une cinquantaine de mètres du sol, Sarrabezolles sculpte le béton à peine décoffré. Il doit travailler rapidement, avant que la matière ne se transforme en roc, sans esquisse ni maquette, sans recul ni possibilité de repentir. Soixante-trois jours plus tard, plus de vingt figures colossales ont été réalisées. Fort de cette réussite, Sarrabezolles participera à de nombreux chantiers, dirigés par Tournon mais aussi Expert, Droz ou Marrast, pour qui il tailla La gloire de la Seine (1931), qui domine toujours le Pont-Neuf, dans l’indifférence générale.


 Sophie Flouquet
08.04.2003