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Marché

Nicolas de Staël, le baron balte du marché

«Depuis les années 1970, le marché privilégie l’œuvre figurative.»


Nicolas de Staël, Atelier vert (Coin
d’atelier)
, huile sur toile, 145 x 97
cm, 1954, adjugé 1,491 million $ à
New York le 15 novembre 2000.
© Christie’s / Adagp.
Avis d’expert : Jean-François Jaeger, galerie Jeanne Bucher, Paris
Quel était le marché des œuvres de Nicolas de Staël, de son vivant ?
Jean-François Jaeger.
Nicolas de Staël n’était pas quelqu’un qui se vendait. Durant la première partie de sa vie, il tirait le diable par la queue. La misère était telle que sa compagne, Jeannine, en est morte. Pour se chauffer, il brûlait les meubles et les parquets de l’hôtel où Jeanne Bucher l’avait logé. Il peignait sur les toiles de Vieira da Silva. Lors de la première visite que je lui ai rendu, en 1948, il travaillait à un grand format à la truelle : une vraie débauche de matériel alors qu’il était fauché. Il était mû par une réelle nécessité.
Quand sa situation s’est-elle améliorée ?
J.-F. J.
En 1953, il est devenu «achetable». Par l’entremise de Braque, il avait déjà rencontré Théodore Schempp, un marchand de tableaux américain qui vivait en partie à Paris, dans le même immeuble que lui. Schempp avait commencé à le faire connaître à ses clients. Mais les choses ont vraiment démarré avec l’exposition de la galerie Knoedler, à New York. Le jour où il est revenu de ce voyage, il m’a dit : «Je suis sauvé». Pourtant, même lorsque le succès était garanti, il est resté un homme libre. Dépendre d’un marché lui était intolérable.
Comment le marché a évolué, après sa mort ?
J.-F. J.
Le marché primordial de Nicolas de Staël était aux États-Unis. Il fallait des collectionneurs ouverts à une véritable création, pas engoncés dans leurs traditions. Et puis, c’était l’École de Paris, la primauté des artistes français… Les prix sont donc montés. C’était avant que les Américains ne deviennent chauvins et ne rejettent tout ce qui venait de l’étranger. Nicolas de Staël a été victime de cet ostracisme. Durant les années 1960, entre l’expressionnisme abstrait et le pop art, tout ce qu’il y avait de poétique dans ses œuvres a été écrasé par le goût sommaire des boîtes de Campbell soup.
Que c’est-il passé alors ?
J.-F. J.
Les collectionneurs européens ont pris le relai. Jusque dans les années 1970, on ne vendait que du non-figuratif. Et puis, cela a basculé. Aujourd’hui, le marché est plutôt dominé par la période figurative. Il ne s’agit que d’une question de goût, pas d’une affaire de qualité. D’ailleurs, la production limitée - 1 600 tableaux - ne permet pas de gérer bien un «marché». Les amateurs sont à la recherche de toiles à format «humain», presque introuvables. Même dans une situation aussi compliquée qu’actuellement, on n’arrive pas à satisfaire les demandes.

Une décennie pour inventer

La production limitée de l’artiste explique la relative rareté des transactions.

Aristocratique, la famille de Nicolas de Staël est contrainte à l’exil par la Révolution russe. En Pologne, après le décès de ses parents, il est recueilli par un couple installé à Bruxelles, où il suit l’enseignement classique de l’Académie royale des beaux-arts. Lors d’un voyage au Maroc, il rencontre Jeannine Guillou, également peintre. À leur retour en 1938, il la suit à Paris. Après un passage dans la Légion étrangère, démobilisé, il la rejoint à Nice. Il entre alors en contact avec les Delaunay ou Alberto Magnelli : une collaboration qui le fait évoluer vers l’abstraction. De retour à Paris en 1943, la galeriste Jeanne Bucher expose ses Compositions : œuvres sombres à la structure linéaire ou enchevêtrements épais. Autant de tableaux dans lesquels il invente son propre espace, sa propre lumière.
L’après-guerre est difficile avec son lot de privations et la disparition de sa compagne. Le début des années 1950 marque un renouveau. Sa palette s’éclaircit puis, en 1952, il crée le scandale. Révéré comme un maître de l’abstraction, il revient à une figuration allusive et peint sur le motif, en larges aplats au couteau ou à la spatule. Parallèlement, des amateurs se manifestent et de nouveaux marchands promeuvent son œuvre outre-Atlantique : Théodore Schempp ou la galerie Knoedler. C’est dans cette atmosphère de succès grandissant qu’il acquiert un castelet austère dans le Vaucluse puis part s’isoler sur la côte méditerranéenne, à l’automne 1954. Il met fin à ses jours dans cet isolement, laissant inachevée la plus grande de ses toiles, Le Concert.

Le corpus des œuvres de Nicolas de Staël compte 1 600 tableaux et environ un millier de dessins. Cette production relativement restreinte, réalisée en une décennie, explique la rareté des transactions aux enchères : une vingtaine d’œuvres par an. Les pays anglo-saxons demeurent le lieu de vente privilégié de ses œuvres. Parmi celles-ci, on trouve 44% de peintures et 29% de dessins. Il s’agit généralement de compositions au fusain, pour la période abstraite, ou aux feutres, à partir de 1951. De Staël fut en effet l’un des premiers artistes à utiliser cette technique… à une époque où on ne connaissait malheureusement pas encore sa grande fragilité à la lumière.

Repères
Biographie

1914 : Nicolas de Staël von Holstein naît à Saint-Pétersbourg.
1930-1936 : étudie à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles.
1939 : s’installe en France.
1943 : collabore avec la galeriste Jeanne Bucher.
1953 : expose à la galerie Knoedler, à New York.
1955 : se suicide à Antibes.

Quelques lieux d’exposition :
Centre Pompidou, Paris
Musée des beaux-arts, Dijon.
Musée d’art moderne, Villeneuve d’Ascq.
Kunsthaus, Zurich.


Tous les lieux, les expositions du moment :
«Nicolas de Staël», Centre Pompidou, Paris, jusqu’au 30/06/2003.

En savoir plus :
www.artprice.com : le détail des adjudications, la biographie complète, les ventes futures.
Nicolas de Staël, Daniel Dobbels, Hazan, 1994.
Le Prince foudroyé, La vie de Nicolas de Staël, Laurent Greilsamer, Fayard, 21 €.
Nicolas de Staël, Catalogue raisonné de l’œuvre peint, Françoise de Staël, Ides et Calendes, 2000, 300 €.


Adjudications récentes
63 000 Piège, 1947 huile sur panneau, 61 x 46 cm 11 dec. 02 Paris, Artcurial
130 000 Sang de rouge, 1946 huile sur toile, 91 x 73 cm 9 dec. 02 Paris, Artcurial - Piasa
217 840 Artichauds, 1954 huile sur toile, 46 x 61 cm 27 juin 02 Londres, Christie’s
14 000 Composition, 1945-1947 fusain sur papier, 39 x 24 cm 22 janv. 03 Paris, Tajan
6 000 Composition violette, 1952 lithographie couleurs, 54 x 76 cm 15 nov. 02 Paris, Calmels Cohen


 Zoé Blumenfeld
10.04.2003