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Expositions

Cette terre dont on fait les saints

L'abbaye de l'Epau présente un aspect mal connu de la Renaissance française : les statues en terre cuite, dont Le Mans était un important centre de production.


Sainte Cécile jouant de l'orgue
par Charles Hoyau, terre blanche,
h.120 cm, l.135 cm, p. 53 cm,
1633 © Inventaire général,
François Lasa, 2000, ADAGP.
LE MANS. Il a fallu l'année du patrimoine en 1980 pour commencer à lever le voile sur une immense armée de statues colorées, dont certaines des plus belles sont présentées de façon théâtrale sous la grande nef de l'abbaye de l'Epau. Réalisées aux XVIe et XVIIe siècles pour les besoins des églises du Maine mais aussi pour répondre aux demandes émanant d'autres régions - on en a retrouvé en Bretagne et en Poitou - elles ont subi une forte désaffection au XIXe siècle. N'étant pas faites en matériaux nobles, elles furent souvent reléguées dans les soupentes ou les cryptes. «Dans les années 1880-1905, juste avant la séparation de l'Eglise et de l'Etat, beaucoup de curés ont même donné ou vendu du mobilier ou des sculptures pour le remplacer par le style alors à la mode, le saint-sulpicien» explique l'une des commissaires, la directrice des musées du Mans, Françoise Chaserant.


Les Saints de la Barre par Pierre
Biardeau. Détail, Dieu le Père.
© Inventaire général, François
Lasa, 2000, ADAGP.
Eloge de la couleur
De très nombreux ateliers étaient actifs dans cette industrie de la dévotion. Il s'agissait souvent de véritables dynasties, dont certaines se sont perpétuées sur plus d'un siècle : les Biardeau, les Bouteiller, les Delabarre. Les statues étaient moulées en pièces détachées, cuites dans des fours de potier, puis assemblées. Les «abattis», c'est-à-dire les extrémités, étaient ensuite modelés et l'on remarque, au nombre des mains manquantes, combien elles représentaient un maillon fragile de la sculpture. Les couleurs resplendissantes d'une Sainte Cécile à l'orgue (par Charles Hoyau) ou du dragon que les frères Dionise contreposaient à un vaillant Saint Georges prouvent qu'aucune de ses statues n'était présentée dans sa teinte terreuse. Elles étaient colorées à l'aide d'oxydes métalliques ou recevaient un polissage blanc pour imiter le marbre.

Double menton pour sainte Julitte
On note, en observant ces Vierge à l'Enfant, saint Joseph ou saint Pierre, de nombreuses imperfections : une bouche mal dessinée, une jambe trop courte, un buste trop massif. S'ils ont pu subir l'influence de Germain Pilon ou de Simon Vouet, la plupart de ces créateurs, hormis quelques exceptions comme Charles Hoyau, sont restés des artisans locaux et ne peuvent être mis sur un pied d'égalité avec les maîtres de la Renaissance. Mais comme il advient souvent en pareil cas, leur production est d'une humanité émouvante, par son imperfection même, par son idéalisation manquée. Sainte Julitte, avec son double menton, ou saint Nicolas, avec ses bajoues pendantes, nous semblent des visages familiers, amis. Ils n'intimident pas et semblent appeler une dévotion simple, quotidienne, pour soulager des petites misères de la vie.


 Rafael Pic
06.09.2003