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Quand Pollock balance entre dripping et alcool

Le film consacré au peintre américain n'arrive pas à se détacher du stéréotype de l'artiste maudit.


Pollock
© Columbia pictures
Les biographies des stars de la peinture constituent un genre attachant, qui a donné quelques excellents films, à l'image de Caravaggio de Derek Jarman. Récemment, le Frida de Selma Hayek qui retraçait l'existence de Frida Kahlo, a constitué une surprise assez agréable. Il n'en va pas de même avec le Pollock dirigé et joué par Ed Harris. La principale ficelle tirée du début à la fin du film est celle de la damnation par l'alcool. Pollock ne troque le pinceau que pour la bouteille. Pollock ivre sur les trottoirs de New York, Pollock ivre dans les vernissages, urinant dans la cheminée de Peggy Guggenheim, Pollock ivre chez lui, à la campagne, renversant la table joliment appareillée avec la dinde de Thanksgiving. Ce n'est que dans les intervalles qu'on le voit peindre, forcément à grands gestes, forcément après des semaines noires sans inspiration. L'invention du «dripping» est présentée comme une révélation, un peu comme saint François recevant les stigmates. En novembre 1947, désargenté, désabusé - et sans doute un peu saoul - Pollock, travaillant dehors sous la neige, laisse goutter par mégarde son pinceau sur le sol. «Dieu ! Que n'y avais-je pensé avant !» doit-il se dire en observant le résultat. Et de se lancer dans une grande composition véhémente. Le dripping est né, Pollock devient une star, on parle de lui dans «Life», il peut s'acheter une décapotable.

Alcool toujours
Tous les événements fondateurs de sa vie sont réduits à quelques bribes de dialogues : la fascination pour l'art des indiens Navajo, la formation chez le peintre régionaliste Hart Benton, l'admiration pour André Masson, Orozco ou Picasso. Les personnages qui l'entourent sont à peine esquissés. Lee Krasner, son épouse, a pour seule mission de lui enlever le whisky des mains et de l'exhorter, infatigablement, à peindre. Rien sur leurs influences mutuelles - elle aussi est peintre. Peggy Guggenheim est réduite à une nymphomane, les bras encombrés de pékinois. Willem de Kooning est un élégant compagnon de beuverie à la tignasse argentée. Le critique tout-puissant Clement Greenberg parle posément avec une voix de baryton. Il vient souvent dîner chez Pollock mais sauve l'indépendance de la presse en se permettant quelques critiques. Emmuré dans sa solitude, peu loquace, d'une susceptibilité maladive, Pollock ne réussit à communiquer que par sa peinture. Il traîne son mal de vivre jusqu'à ce jour maudit de 1956. Saoul - c'était inévitable, on l'aura compris - il se tue en voiture, entraînant dans le bas-côté, et dans la mort, une de ses admiratrices…


 Pierre de Sélène
22.09.2003