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Expositions

Cocteau en fait des tonnes

Fêter l'anniversaire d'un créateur polymorphe qui a touché au théâtre, à la poésie, au cinéma, au dessin, aux collages ? Le Centre Pompidou y réussit assez habilement.


Autoportrait (ravagé par l'opium),
1935, dessin. Coll. André Bernard,
cliché Centre Pompidou -
J.-C. Planchet © ADAGP
PARIS. «Il fit entendre dans les journaux, dans le monde et par ses livres un grand roulement de tambour. Il appela à lui une génération enivrée d'art et se mit en devoir de monter un spectacle monstre.» Ainsi Maurice Sachs, un ancien ami, se moque-t-il en 1946, dans Le Sabbat, de l'activité frénétique de Jean Cocteau. Comment rendre compte, quatre décennies après sa mort, du legs d'un homme qui s'est trouvé pendant cinquante ans au centre de tous les salons et de tant d'aventures de l'art moderne ? Les commissaires de la rétrospective du Centre Pompidou - Dominique Païni, François Nemer et Isabelle Monod-Fontaine - ont choisi la logique de l'accumulation. Ils ont accumulé les documents - manuscrits d'Opium ou de Thomas l'Imposteur, lettres, photographies, objets tels ces masques d'Antigone, ces «poésies plastiques» ou son épée d'académicien - dans d'élégantes vitrines en verre sablé, ils ont fait se télescoper les images fixes et mouvantes, ils ont enrobé le tout dans un nappage sonore qui mêle harmonies de Georges Auric, chansons de Trenet ou Marlene Dietrich et commentaires aigrelets des actualités filmées. Sur un écran, on voit repasser le grand profil maigre de «Coq-Tôt», ses yeux, sa bouche, ses mains en mouvement perpétuel. On ressort de deux heures de visite, de l'observation de 900 œuvres, avec un sentiment proche de celui de la noyade dans un univers sans limites.


Le Potomak, illustration pour une
plaquette de promotion, 1914, dessin,
17 x 23 cm, coll. particulière, cliché
Centre Pompidou - J.-C. Planchet
© ADAGP
L'homme de tous les portraits
Un sentiment qu'il est nécessaire d'éprouver pour s'imprégner de la boulimie du personnage. Né en 1889, ce fils d'une belle mondaine et d'un dépressif qui se suicide quand il a neuf ans, ce recalé au baccalauréat et à l'armée veut toucher à tout. La liste de ses amis, collègues de travail ou amants, de Picasso à Man Ray, de Radiguet à Jean Marais, de Max Jacob à Arno Breker (deux noms qui illustrent son attitude ambivalente pendant l'Occupation), de Lee Miller à Truffaut, se lit comme un bottin mondain de la création. Dans la première salle, les portraits de lui - par Jacques-Emile Blanche, Modigliani, Lipschitz ou Romaine Brooks - témoignent de sa soif de paraître. Il peut bien ensuite composer sur le double, la disparition, la mort, dans Le Testament d'Orphée ou La Voix humaine : sa trace est profondément imprimée dans un siècle qui se vit et se consume à cent à l'heure… Un cabinet en forme d'Enfer présente ses dessins érotiques, une salle programme tous ses films. Et pour qui n'aurait pas le sentiment d'avoir fait le tour de ce Shiva aux multiples bras - c'est ainsi que le représente Philip Halsman dans une photographie célèbre - il reste la possibilité, plutôt que de sortir, d'emprunter le «tunnel de l'éternel retour» qui ramène au début de l'exposition.


 Rafael Pic
25.09.2003