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Expositions

Khnopff, voyage au bout du symbole

En 300 œuvres, Bruxelles dédie une rétrospective complète à l'alter ego de Moreau et Klimt.


Caresses © D.R.
BRUXELLES. Ce sont 280 œuvres qui sont présentées aux Musées royaux, dont 265 de Fernand Khnopff (peintures, photographies retouchées ou encore gravures), mises en parallèle avec celles d’autres artistes dont il a, d’une manière ou d’une autre, subi l’influence ou tiré inspiration. Car ce créateur prolixe (1858-1921), porte-drapeau du mouvement symboliste, s’associera au fil des ans à divers groupes et mouvements. Né dans l’aristocratie, il se destine à suivre les traces de son père, substitut du procureur du roi, mais abandonne bientôt le droit pour l’Ecole des Beaux-arts de Bruxelles, puis l’Académie Jullian à Paris. L’exposition, qui opte pour une présentation chronologique de l’œuvre, débute donc avec les nombreux paysages qui furent ses premiers sujets : Bruges et Fosset, les Ardennes, un moulin, des représentations plus ou moins lisses, parfois enhardies. Sa peinture possède déjà une qualité «anglaise» que l’on remarque. Une critique le rappellera en 1912 dans le magazine The Studio : «Born a Belgian, he has an English nature» («né belge, il a une nature anglaise»)…


Portrait de Marguerite © D.R.
Affections préraphaélites
Les portraits occupent rapidement une place prépondérante, notamment les sujets féminins : sa mère et surtout sa sœur cadette, Marguerite, sont parmi ses modèles favoris. Une toile attire l’œil des visiteurs : le portrait de Marguerite Khnopff, en 1887, où elle apparaît comme une créature diaphane, éthérée, une silhouette élancée, une présence lumineuse et impalpable, parée d’ivoire, auréolée de pureté. Cette image troublante, désincarnée, le hantera. Cette toile servira de modèle à de nombreuses autres compositions, le visage de Marguerite se confondra avec d’autres. L’impression de déjà-vu est parfois gênante, notamment devant le portrait posthume de Marguerite Landyut, (une jeune femme décédée à l’âge de 20 ans), commande des parents de la défunte.
Au début des années 1890, Khnopff découvre l’Angleterre : il se rend à Londres, écrit pour The Studio, et fréquente les Préraphaélites, dont il se dit «co-rêveur». La rencontre est décisive, il se reconnaît dans ce que lui-même désigne comme «l’expression précise du sentiment légendaire». Très lié à Edward Burne-Jones, il lui emprunte ses figures féminines (le masque de jeune femme anglaise, en plâtre, réalisé en 1891, souligne l’évidence, et la Rosa triplex de Dante Gabriel Rossetti semble y faire écho). L’artiste, qui tantôt ne signait pas ses œuvres, tantôt hésitait entre monogramme et soigneuse inscription de ses prénom et nom en toute lettres, se trouve une nouvelle identité et une signature comme un tampon, un logo digne des motifs de William Morris, qui évoque le papillon de Whistler. La légende est en marche, Khnopff lui-même y veille.


D'après Joséphin PéladanLe
Vice suprême
, 1885, pastel,
crayon, fusain et rehauts blancs
sur papier, 23 x 12,2 cm
Collection privée.
Amitiés rosicruciennes
La fin du siècle apporte à Khnopff son lot de nouvelles expériences. En Autriche, les artistes de la Sécession viennoise, Koloman Moser, Josef Hoffmann (qui construira plus tard le Palais Stoclet à Bruxelles), Gustav Klimt, l’invitent à exposer. Outre les artistes des Wiener Werkstätte, il côtoie à Vienne des artistes tels Rodin, Charles Rennie Mackintosh ou encore Puvis de Chavannes. Ses compositions s’en ressentent fortement : il explore un nouveau genre, a recours à l’utilisation de légendes, de cadres, créant des structures tripartites, travaillant le pastel qu’il rehausse de touches d’or pâle. Son Paganisme de 1910 ressemble aux figures sombres des compositions de Klimt au tournant du siècle : raison pour laquelle le musée a choisi de présenter ici plusieurs œuvres de l’artiste autrichien, dont Junius (1896) et Tragédie (1897). Il puise ses thèmes dans un répertoire plus mystique, s’éloigne du style un peu troubadour, romantique, qui teintait l’œuvre des Préraphaélites. En France, le symbolisme, dernier avatar du romantisme, règne en véritable état d’esprit, plus qu’en un mouvement conscrit, dans les milieux artistiques parisiens. Khnopff y est porté aux nues par Joséphin Péladan, artiste symboliste et «mage» autoproclamé de la confrérie de la Rose+Croix, qui n’hésite pas à le comparer à Gustave Moreau ou Puvis de Chavannes. Le Sâr Péladan en fait son invité d’honneur aux Salons de la Rose+croix, et Khnopff illustrera en retour les ouvrages de ce dernier. Gustave Moreau lui-même aura une influence très nette sur l’œuvre de Khnopff : le parcours de l’exposition met le visiteur en présence de l’Apparition de Moreau, à côté de la Tentation de saint Antoine de Khnopff, deux œuvres très proches dans leur composition. Quant à la Déchéance de l’artiste belge, elle renvoie au Vice suprême de Péladan : une femme aux chairs abondantes et à la nudité exhibée, à l'opposé de l'image de sa sœur adorée.


 Elodie Palasse
27.01.2004
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