Accueil > Le Quotidien des Arts > Duchamp se rêve en Turner

Politique culturelle

Duchamp se rêve en Turner

Le prix Marcel Duchamp, décerné hier à Carole Benzaken, veut marcher sur les brisées du très médiatique Turner Prize lancé par la Tate Gallery.


Carole Benzakem, West boulevard, 2002
Même si ses concepteurs ne le proclament pas ouvertement, le prix Marcel Duchamp, créé en 2000, présente une analogie frappante avec le Turner Prize anglais, qui a une quinzaine d'années d'antériorité et qui a su s'imposer de façon spectaculaire. Processus similaire de sélection qui arrête quatre ou cinq candidats, identique récompense en valeur (20 000 £ contre 35 000 euros) et, enfin, même soutien d'une grande institution. Alors que le Turner Prize est une créature de la Tate et de son gourou, Nicholas Serota, le prix Duchamp est décerné sous l'égide du Musée national d'art moderne et de son directeur, Alfred Pacquement. La présence d'Alfred Pacquement dans le jury du Turner Prize 2002 puis celle de Nicholas Serota dans celui du prix Duchamp 2003 semblent d'ailleurs démontrer des liens quasi consanguins. Face au Turner qui a permis l'émergence de l'école des Young British Artists, «le» Duchamp vise à «soutenir et promouvoir la scène française sur le marché international».


Philippe Cognée, Medina (Fès II),
2003, huile sur toile.
La peinture, trop subversive
Y réussit-il ? Difficile de répondre à la question pour un prix qui n'a à ce jour que quatre anciens lauréats, dont les deux premiers ont été choisis parmi des artistes déjà affirmés (Thomas Hirschhorn en 2001, Dominique Gonzalez-Foerster en 2002) et qui n'a pris le risque de couronner la peinture, le medium aujourd'hui le moins «politiquement correct» qu'à la quatrième édition. Dans les trois précédentes, on n'a guère vu plus de deux ou trois peintres (Pascal Pinaud, Bernard Frize). C'est la présence, cette année, de Philippe Cognée et de Carole Benzaken, travaillant tous deux à leur manière sur des vues urbaines floues, qui marque une inversion de tendance face à la toute puissance de la photo et de la vidéo (représentées cette année par Philippe Ramette et Valérie Belin). Enfin, Richard Fauguet fait figure de franc-tireur, hybride d'art brut et de surréalisme, qui mélange les tables de ping pong trouées et les architectures fantastiques en verre et colle (Karafator).


Valérie Belin, série Moteurs,
2002, photographie.
Demain, la ferme ?
On aimerait fort que le prix Duchamp connaisse le succès de son inspirateur. Mais en ne se fixant pas de limite d'âge (elle est de 40 ans au Turner Prize), il n'entre pas clairement dans la catégorie «découvreur de tout jeunes talents». Il n'a pas non plus fait le choix, toujours payant en termes d'audience, de la provocation. Le Turner déchaîne les passions de tout bord par ses représentations pornographiques (les variations sur un film X par Fiona Banner), son conceptualisme le plus minimal (l'ampoule qui s'allume et s'éteint de Martin Creed) ou le plus cru (le lit défait de Tracy Emin), son iconoclasme (les estampes de Goya déchirées par les frères Chapman). Enfin, plus que tout, le prix Duchamp ne bénéficie pas (pas encore ?) d'un lien organique avec les médias. En Angleterre, la remise du prix est une grand-messe orchestrée par l'une des principales chaînes de télévision, Channel 4, et que Madonna ne dédaigne pas de présenter à l'occasion. Que ne le décerne-t-on à la Ferme des célébrités, entre l'huissier d'Elodie Gossuin et les rots de Massimo Gargia !


 Rafael Pic
23.04.2004