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Marché

Thierry Ehrmann lance un nouveau pavé dans le marché

Pavé dans tous les sens du terme, le Code des ventes volontaires et judiciaires, publié par la filiale d'Art Price, le Serveur Judiciaire, réunit plus de 1400 pages d'informations sur la genèse, le contenu et les modalités d'application de la nouvelle réglementation du marché de l'art, qui en font un outil de référence incontournable.

Tout ce que vous avez voulu savoir sur la loi du 10 juillet 2000 et ses décrets d'application, et tout ce que vous n'auriez jamais imaginé pouvoir demander, est là. Des courants du marché de l'art entre Rome et la Gréce dans l'Antiquité à la convention collective des salariés des Commissaires-priseurs, ou à l'inaltérable et toujours pertinent rapport Chandernagor. 340 pages de textes originaux, et près de 1100 pages d'annexes et de bibliographie…

Les deux tiers des textes originaux sont à vrai dire constitués par une étude sociologique de la profession de Commissaire-Priseur par Alain Quemin - analyse socio-historique, morphologie sociale et professionnelle, évolution à l'épreuve de la mondialisation… La présence inattendue d'une telle analyse dans un code se justifie, nous dit Raymonde Moulin dans sa préface, par le fait que l'usager «y trouvera assurément des éléments clés de lecture et d'interprétation.» Ceux qui fustigent le conservatisme d'une partie de la profession trouveront, eux, du grain à moudre dans cette étude sans concession excessive. Il n'est pas non plus exclu que l'éditeur, qui est un agitateur d'idées, y ait trouvé d'autant plus de plaisir à la publier, en attendant des réactions qui pourraient être parallèles à celles qu'a entrainées le récent travail du même auteur sur l'art contemporain. Mais même si l'on peut lui reprocher éventuellement un manichéisme un peu trop poussé, l'étude, dans le cadre que lui impose sa discipline, est trés bien menée, et apporte une moisson de chiffres et de faits jamais rassemblés, illustrant le passage d'une situation de "rentiers de situation" et d'auxiliaires de justice à celle d'entrepreneurs, sur fonds de luttes entre modernisme et traditionalisme.

Suivent une analyse économique de l'évolution des marchés et des perspectives offertes par le 21e siècle, le texte de la loi, abondamment commenté article par article, précédé d'un point sur le régime actuel et suivi d'une présentation de la réglementation des ventes judiciaires forcées et volontaires. Le tout s'achève par un court texte sur les possibilités de développement apportées aux nouvelles Sociétés de vente par la Bourse, où l'on nous dit par ailleurs que certaines d'entre elles préparent leur introduction.

Et l'on arrive aux annexes, donnant le détail de tous les rapports qui ont marqué l'élaboration de la loi et ses navettes entre les deux Chambres, qui fournissent des chiffres et des études complémentaires et se lisent comme un feuilleton, reflétant, il est vrai, les positions "modernistes" et plus souvent "traditionalistes" dégagées par Alain Quemin. Et ce n'est certes pas la partie la moins intéressante de l'ouvrage.

En terme d'analyse critique des textes légaux et de leurs conséquences, on reste un peu sur sa faim. Il s'agit plus de commentaires et d'explications, sauf dans le cas de l'étude de droit communautaire de Gérard Sousi, qui souligne que, tant dans le domaine de la liberté de prestation de services que dans celui de la liberté d'établissemant, la loi, qui avait a priori pour objet de mettre la réglementation française en harmonie avec le droit communautaire, établit en définitive des restrictions qui seront difficiles à justifier et pourront être sources de conflit, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes.

C'est en partant de considérations économiques générales plutôt que des textes eux-mêmes que les auteurs esquissent l'avenir du marché français. Aprés quelques turbulences, une nouvelle ère de prospérité pourrait s'ouvrir. Non pas par la reconquête impossible d'une première place mondiale , mais dans la cadre de niches où la compétence française s'est affirmée "La peinture moderne, et encore plus irréversiblement contemporaine", semble avoir été abandonnée aux USA , et l'ancienne à la Grande Bretagne, mais on peut penser à des domaines tels que le mobilier 18e, les arts décoratifs du 20e, ou la bibliophilie… Les ventes d'art pourraient se concentrer entre une demi-douzaine de sociétés, ce qui ne serait en rien un recul puisqu'aux beaux temps de la prédominance française en 1960, elles n'étaient pas plus nombreuses. Ceci n'empêcherait pas certains opérateurs bénéficiant de fortes implantations locales ou de positionnements très spécifiques de prospérer. On passerait d'une économie de marché monopolistique à une économie de qualité, permettant aux commissaires-priseurs de «trouver enfin leur place dans leur époque…»

Et l'internet dans tout cela? Aprés bien des hésitations, les législateurs ont adopté une position d'attente plutôt ambiguë. Mais, en tout état de cause, le professeur Chalmin souligne la «Bérezina de l'A2C», de l'art to consumers, qui fit les grandes heures des premiers temps de la Nouvelle Economie, et conclut : «L'internet sera avant tout dans les années à venir un facteur de la mondialisation de l'information artistique, plus qu'un lieu de marché en tant que tel.» Ce Quotidien ne dira pas le contraire.




 Jacques Dodeman
24.10.2001